Langue

Le turc, en tant que langue écrite, apparaît au moment où les Tujue (T’ou-kiue, Türk) se manifestent dans le champ historique en haute Asie.
À cette époque, une partie de l’Asie centrale était occupée par des Indo-Européens dont la langue est connue. Dans le bassin du Tarim oriental et à Tourfan étaient installés les peuples « tokhariens » qu’il est préférable de nommer Koutchéens, à Koutcha et à Tourfan, et Agnéens, à Qarashahr (Agni) ; ces peuples parlaient et écrivaient des langues très particulières qui n’appartenaient pas au groupe satem , mais au groupe centum , c’est-à-dire qu’elles étaient nettement apparentées aux langues italo-celtiques. Dans l’ouest du bassin du Tarim vivaient les descendants des Saka, dont la langue a reçu le nom de khotanais, du fait des découvertes faites dans la région de Khotan ; il se peut que d’autres descendants des Saka aient vécu alors sous des noms divers dans la région montagneuse du Tianshan ; de plus, les Sogdiens avaient essaimé le long des routes commerciales de l’Asie centrale orientale et de la haute Asie, apportant avec eux leur langue et leurs croyances religieuses (bouddhisme, manichéisme, nestorianisme), en même temps que d’autres Iraniens suivaient les mêmes voies, employant entre eux leur langue, le moyen iranien ; ils créaient alors de petites communautés et même de véritables colonies dont l’influence culturelle se répandait.
Les Tujue (Türk), qui semblent s’être constitués dans l’Altaï, occupèrent rapidement la Mongolie actuelle, avec pour centre administratif – pour autant qu’un état nomade puisse en constituer un – la vallée de l’Orkhon, région où les souverains des anciens Xiongnu avaient installé leur cour. C’est en 552 que le chef des Türk, Boumïn, secondé par son frère *Istämi, vint à bout des Avars qui disparurent de la scène politique. Il prit alors le titre de qaghan mais mourut au lendemain de son triomphe. Ce fut son fils Mou-han (553-572) qui, très vite, étendit son autorité jusqu’à la frontière chinoise, tandis qu’il soumettait les peuples turcs ou mongols de la Mongolie orientale, de la région du Baïkal et de la Sibérie méridionale (bassin de Minousinsk) ; en même temps, son oncle, qui avait pris le titre de yab gu porté déjà par des princes nomades dès avant l’ère chrétienne, écrasait les Hephtalites (565 env.), puis occupait, outre la Dzoungarie actuelle et le pays de l’Irtych et de l’Imil, les régions arrosées par le Youldouz, l’Ili, le Tchou et le Talas jusqu’à proximité de la Transoxiane. La première dynastie issue de Boumïn et d’Istämi étendit son autorité jusqu’au nord de la mer Noire et jusqu’en Bactriane (Tokharestan), mais très rapidement se divisa, sous la descendance des deux fondateurs, en deux empires souvent rivaux, ce qui causa sa ruine, et cela de par l’activité de la diplomatie chinoise. Dès 630, l’empereur des Tang anéantit l’empire des Türk orientaux pour cinquante ans (630-682) ; en 651, l’empire des Türk occidentaux s’effondrait à son tour et Taizong disposa alors de la totalité du monde turc. Cependant, si la famille A-che-na était écartée du pouvoir, il n’en est pas moins vrai que de 665 à 683 les Tang virent leur autorité disparaître peu à peu, et finalement un chef de bande, Qoutlough, assisté d’un ministre remarquable, Toñouqouq, reconstitua l’empire des Türk orientaux tandis que les Türk occidentaux se réorganisaient. Ce nouvel empire devait durer jusqu’à 744. Les Ouïgours furent seuls assez forts pour se substituer aux Türk, cela de 744 à 840. C’est au cours de ces deux périodes que la langue turque a produit une série d’œuvres remarquables qui la font connaître sous deux aspects, le premier étant le turc ancien ou « runique », dont les textes sont surtout des inscriptions sur pierre et quelques rares fragments de manuscrits. Les inscriptions sur pierre forment plusieurs groupes : les grandes inscriptions de l’Orkhon et celles qui sont réparties à travers la Mongolie ; les inscriptions de l’Iénissei attribuables à d’autres peuples turcs que les Türk ; celles de la région du Baïkal et de la Léna (Quriqan ?) ; celles du Talas et des régions avoisinantes (Türk occidentaux). Ces textes sont écrits à l’aide d’un alphabet de 37 caractères, sans compter quelques-uns employés pour transcrire les syllabes ök = ük , op = up , ot = ot , ut , ic = ij , soit un total de 41 caractères qui varient de forme selon les groupes d’inscriptions. Le second groupe, constitué par l’ouïgour, est représenté à la période ancienne par plusieurs inscriptions parmi lesquelles celle de Qara-Balgassoun dont l’écriture est dérivée de celle du turc ancien, cette dernière étant issue de l’écriture araméenne.
Après la disparition des empires des Türk et des Ouïgours, les peuples turcs furent en partie refoulés de haute Asie ; les Türk, dont cinq tribus avaient constitué un empire en haute Asie et cinq autres l’empire des Türk occidentaux, commencèrent leur glissement vers l’ouest qui aboutit à l’installation des Toghouzghouz dans la vallée de l’Ili et jusqu’au nord-est du Muzart entre Aqsou et Koutcha ; les Tchigil s’établirent au nord de l’Issiq-Köl ; les Qarluq, dans le territoire situé entre le Tchou et le Talas et, en direction de l’est, jusqu’au Tarim dans la région d’Aqsou ; les Yaghma, au sud du Narin jusqu’au-delà de Kashghar ; sans compter de petites tribus installées plus à l’ouest de ces régions, pendant que d’autres groupes connus sous le nom de Kimäk et de Ghuz s’établissaient à l’ouest du Balkash et au nord de l’Aral. En même temps, les Ouïgours affluaient dans l’Asie centrale orientale, s’installant dans les oasis de Koutcha, de Qarashahr et de Tourfan, tandis qu’une partie d’entre eux allaient se fixer au Gansu.
Les descendants des Türk allaient peu à peu se convertir à l’islam, et en particulier les Yaghma dont semble issue la famille qui fonda dans la région de Kashghar la dynastie des Qarakhanides ; celle-ci devait étendre son domaine sur d’autres régions tant au nord et au nord-est jusqu’à Balassaghoun que vers l’ouest jusqu’en Transoxiane et vers le sud jusqu’à Khotan. Une nouvelle littérature turque musulmane se constitua sous les Qarakhanides, tandis qu’à l’est les Ouïgours convertis au bouddhisme et au manichéisme allaient créer de leur côté une abondante littérature que les missions archéologiques en Asie centrale ont révélée. La littérature turque musulmane emploie l’alphabet arabe, tandis que les Ouïgours utilisent, selon leur appartenance religieuse, le vieil alphabet sogdien, devenu, par la transformation qu’il subit, l’alphabet ouïgour pour la littérature bouddhique s’exprimant en leur langue, ou, dans certains cas, l’alphabet brahmi et même l’alphabet sogdien sous sa forme ancienne, tandis que l’alphabet manichéen servait pour la littérature manichéenne.

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