La littérature orale
La poésie chantée populaire, accompagnée par des instruments à cordes, est de tout temps une forme vivace du lyrisme turc ; avec le mâni (couplet de quatre vers à sept syllabes, avec rime unique), ce sont les thèmes de l'amour, du destin, de la mort et de la nostalgie qui s'affirment. Les lamentations funèbres (agit), souvent improvisées, relatent des événements dramatiques. On y recourt fréquemment, comme au destan (chant épique), qui peut durer plusieurs veillées. Il faut encore mentionner les contes (masal), les contes facétieux, les comptines (tekerleme), genres qui permettent un débridement imaginatif, allant du comique au fantastique, et qui, venus de loin dans le temps et dans l'espace, relèvent du folklore.
Deux figures marquantes symbolisent cette division culturelle dès les débuts de la littérature turque en Anatolie. La première est celle de Mevlana Celâleddin Rûmi [Djalal al-Din Rumi] (1207-1273), animateur prestigieux d'un mouvement mystique, le mevlevisme, qui composera ses chefs-d'œuvre, le Mesnèvî et le Dîvan de Shams de Tabriz en persan ; l'autre personnage clef de la littérature turque est Yunus Emre qui contribua de façon décisive à fixer la langue poétique. Ce derviche (moine mystique musulman)créa une poésie lyrique d'extase et d'inquiétude par une sublimation du langage quotidien qui correspondait à la ferveur populaire frondeuse spontanée de son époque. Par ailleurs, il faut mentionner Haci Bektas (XIIIe s.), initiateur de la confrérie des bektasi dont l'influence s'exerça par voie orale d'abord puis par le Vilayetnâme (Livre saint), manuscrit tardif, décrivait la vie légendaire du saint personnage. Un des premiers représentants de cette poésie contestataire, par rapport au rigorisme musulman, est Kaygisiz Abdal, poète derviche de la fin du XIVe siècle.
La poésie du Dîvan
A partir de la prise d'Istanbul, le sérail de Mehmet II le Conquérant devint un pôle d'attraction pour les poètes arabes et persans ; une littérature qui se voulait d'élite se reforma à partir d'une langue composite, le turc-osmanli (turco-arabo-persan). Malgré cette orientation cosmopolite, une littérature turque persista dans les milieux citadins qui créèrent en türk-i basit (" simple turc ") des œuvres intéressantes telles que le Kâbusnâme , ou Livre de préceptes (1426), en prose de Mercimek Ahmet, ou la poésie de Nazmi ( ?-1554).
Avec la traduction et l'assimilation des œuvres persanes de première importance ('Attar, Sâdi),
L'influence persane perturbe le génie de la langue turque, aussi bien dans sa structure que dans son vocabulaire, du fait que cette métrique est fondée sur des voyelles longues et brèves tandis que le turc n'en possède que des ouvertes et fermées. En outre, l'entité de la poésie du Dîvan, qui comprend des formes telles que les kaside , mesnevî , gazel , impliquait un système de métaphores, de symboles et de concepts codifiés qui a pesé sur la personnalité des poètes turcs.
La littérature fastueuse du XVIe siècle impose sa langue et son esthétique élaborée grâce à des poètes prestigieux. Le poète Fuzulî (1495-1556) vivant à Bagdad, éclipsé aux yeux du Palais et des lettres d'Istanbul par son éloignement et ses affinités chiites. Le lyrisme et la perfection formelle de son œuvre ont eu un énorme éclat; son Leylâ ve Medjnûn (Leylâ et Medjnoûn) eut un rayonnement étendu et durable.
La tradition populaire
La tendance opposée - par la langue, la métrique, la conception et les objectifs - se maintint malgré tout l'éclat de la poésie du Dîvan. Dans la lutte compliquée qui opposa les chiites aux sunnites, l'Iran safevide à la Turquie ottomane, les masses paysannes et nomades à leurs seigneurs Hataî (chah Ismail, 1486-1524) et Pîr Sultan Abdal (XVIe s.) sont des exemples d'une poésie s'adressant au plus grand nombre, tout en maîtrisant une plénitude poétique qui témoigne d'un grand art. L'œuvre de Pîr Sultan Abdal est un des rares témoignages d'une poésie mobilisatrice contre le pouvoir. Poète et homme d'action, il a, semble-t-il, été pendu à Sivas, mais son chant imprégné de passion et de fierté s'est perpétué parmi les paysans turcs. À la même époque, on constate l'apport des poètes ambulants que l'on appellera les Âsik (ou Amoureux) : sous forme de chants accompagnés par le saz (instrument musical à trois cordes), les Âsik s'exprimeront par des formes poétiques spécifiques telles que le kosma , le güzelleme , le destan et une métrique qui est à dominante syllabique. Cette tradition populaire de la poésie s'est maintenue jusqu'au XXe siècle. Elle compte de prestigieux représentants comme Karacaoglan (1604-1679) célébrant l'amour et la nostalgie des transhumances avec un lyrisme, une franche sensualité et une communion profonde avec la nature. Dadaloglu (XIXe s.) a exprimé dans son œuvre la révolte et le combat des tribus nomades contre le gouvernement impérial qui voulait les sédentariser. Un ton de défi audacieux et d'appel à la lutte caractérise sa poésie rendue dans une langue simple et claire. Depuis 1960, la poésie des Âsik prend davantage un caractère politique ; remplaçant les sujets de l'amour et de la nature par ceux de l'injustice sociale, ces bardes parcourent d'un bout à l'autre la Turquie ainsi que les pays d'Europe où se trouve concentrée une importante immigration ouvrière turque.
Retour au classicisme
Le plus remarquable de cette période est Evliya Çelebi (1611-1685). Avec son journal de voyages en dix volumes, il décrivit ses pérégrinations à l'intérieur de l'immense Empire ottoman. Reportage historique mais aussi œuvre littéraire pleine d'invention, ses notations en langage parlé, la variété de ses expressions, ses phrases nerveuses et souples révèlent un auteur hors pair. Malgré les défaites militaires, les pertes de territoires, les soulèvements sociaux qui ébranlent l'Empire, le XVIIIe siècle est marqué par un épanouissement des arts et des lettres, sous le règne d'Ahmet III et de son grand vizir Ibrahim pacha ; cette période, placée sous le signe de la tulipe qui avait envahi la vie quotidienne, les arts décoratifs et la poésie, fut appelée Lâle Devri (Époque des tulipes).
Littérature du Tanzimat
La littérature du Tanzimat s'affirma surtout par l'emprunt des genres littéraires nouveaux (théâtre, roman, critique et essais, journalisme). Parmi les personnalités de cette période, Ibrahim Sinasi (1826-1871) joua un rôle important dans l'orientation des esprits vers le renouveau. Journaliste prestigieux mais poète médiocre, ses vers classiques sont cependant dépouillés d'artifices et manifestent une optique humaine rationnelle. Par la traduction (1859) d'œuvres de La Fontaine, de Racine, de Lamartine, entre autres, il fraya un chemin aux conceptions poétiques nouvelles. C'est néanmoins en prose qu'il excella. Par un style précis, équilibré, conçu dans une syntaxe nouvelle, articulé par des conjonctions, il contribua dans ses éditoriaux à la transformation de la prose turque. Namik Kemal (1840-1888), poète, romancier, dramaturge, essayiste, s'essaya, lui aussi, à tous les nouveaux genres littéraires. C'est surtout grâce à sa poésie et à sa prose éloquentes et passionnées que les idées de hurriyet (liberté) et de vatan (patrie) mobilisèrent l'opinion publique.Parmi de nombreux écrivains de cette période se distinguèrent Ahmet Mithat (1844-1911), Semsettin Sami (1826-1871), Ahmet Vefik pacha (1823-1891), Ziya pacha (1825-1880). Ces auteurs ont tenté, dans le cadre d'un empire multinational, de développer la prise de conscience nationale des Turcs ; paradoxalement, au lieu de puiser dans les sources populaires, ils empruntèrent les formes et les thèmes à la culture occidentale en rupture avec les vraies traditions du peuple turc.
La Littérature nouvelle
La littérature du Tanzimat fut suivie entre 1896 et 1901 par ce qu'on désignera du terme de Edebiyat-i Cedide , ou Littérature nouvelle. Elle groupa dans la revue Servet-i Fünun (Le Trésor des sciences ) des écrivains qui concrétisent, en les développant, les théories et les ébauches d'occidentalisation de l'époque précédente. Une langue précieuse et artificielle la rend toujours inaccessible au grand public. Tevfik Fikret (1867-1915), figure de proue de ce mouvement, tenta aussi de renouveler la poésie ancienne grâce à une certaine vision directe de la nature et des éléments pris dans la vie quotidienne ; comme Namik Kemal, il avait une haute idée de son rôle de poète, il aspirait au progrès social et combattit le tradionnalisme du Sultan Abdulhamid II. Après la chute de ce dernier (1908), la revue Genç Kalemler (Les Plumes nouvelles ), fondée en 1911, groupa des écrivains qui s'opposaient aux partisans d'une prosodie et d'une langue recherchée. Ziya Gökalp (1875-1924), sociologue, Ömer Seyfettin (1884-1920), nouvelliste, et Hussein Rahmi Gürpinar (1864-1944), romancier, préconisèrent une littérature nationale visant surtout à purifier la langue de ses éléments étrangers ainsi qu'à sa fusion avec le langage parlé. Cependant, durant cette période qui s'étend jusqu'à la fondation de la République turque, en dehors des écrivains précités, les querelles et les œuvres littéraires reflètent très peu les thèmes nationaux ; ainsi Ahmet Hasim (1885-1933) fut l'initiateur d'une sensibilité novatrice dans des formes inspirées par le symbolisme français. Yahya Kemal (1884-1958) a été l'un des derniers à utiliser la prosodie de l'aruz avec maîtrise et à l'adapter à la langue contemporaine, conciliant harmonie et simplicité. Inspirés par la rigueur des parnassiens, ses poèmes expriment, avec une perfection poétique rare, des thèmes historiques et personnels. Il fut considéré comme le fondateur d'un néo-classicisme turc, mais son esthétique et ses thèmes tournés vers un monde en voie de disparition n'ont pas eu de prise sur la jeune poésie contemporaine.
Les contemporains
La littérature turque actuelle n'a pu prendre son véritable essor que grâce à la guerre de l'Indépendance (1919-1922). Avec la proclamation de la République turque (1923) naît un pays nouveau dont il fallait rechercher et définir la personnalité. C'est la connaissance de la vie des paysans anatoliens, dont la participation avait été déterminante pour la libération, et de l'homme du peuple qui a constitué le principal objectif littéraire de la période qui a suivi la libération. Ainsi, à partir des années 1933, les romans turcs ont-ils acquis un contenu plus dense et intégré des procédés plus élaborés. Ce sont les romans de H. E. Adivar (1884-1964), Y. K. Karaosmanoglu (1889-1974), R. N. Güntekin (1886-1956) qui ont commencé à sortir de l'ombre le monde de l'Anatolie. Au caractère souvent sentimental et parfois mélodramatique de ces premières œuvres a succédé le réalisme des écrivains qui se fondait sur l'observation (M. S. Esendal, 1883-1952) et l'analyse sociale de caractère polémique (Sabahattin Alî, 1906-1948). Ces romanciers issus de milieux intellectuels furent suivis d'autres qui étaient d'origine populaire ou qui avaient partagé la vie des paysans et des ouvriers, Orhan Kemal (1914-1970), Tahir Kemal (1910-1973), et surtout par des écrivains paysans qui continuèrent la tendance dénonciatrice en y ajoutant un ton de témoignage vécu : Yasar Kemal (né en 1922), Fakir Baykurt (1929-2000), Mahmut Makal (né en 1930) et tant d'autres, par leur langage dru, leur humanisme attaché au terroir, leur style épique ou lyrique, ont enrichi la langue et le genre romanesque en Turquie.
Une deuxième tendance est représentée par Sait Faik (1907-1954) qui décrivit le monde affectif du peuple des grandes villes ; sa vision poétique parfois insolite a eu une certaine influence sur les jeunes prosateurs à la recherche de formes nouvelles. Aziz Nesin (1915-1997), auteur prolifique, le plus populaire des écrivains turcs, reste fidèle aux traditions nationales d'humour. L'animation de la vie scénique s'est considérablement développée jusqu'en 1971, ainsi que la critique littéraire qui, depuis Nurullah Ataç (1899-1957), a vu naître des tendances divergentes mais à dominante marxiste. Comme la prose, la poésie contemporaine a considérablement élargi son audience. L'œuvre de Nazim Hikmet (1902-1963), dont les accents révolutionnaires et profondément humains marquèrent plusieurs générations d'écrivains, domine la littérature turque. Parallèment à ce mouvement Necip Fazil Kisakurek () devient la référence des turcs conservateurs, imprégnés de la nostalgie ottomane.
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